Catherine Malabou et le concept de plasticité

catherine-malabouCatherine Malabou est une philosophe française, actuellement professeure en détachement à l’université de Kingston au sein du Center for Research in Modern European Philosophy. Un cours intitulé Plasticité et Forme porte notamment sur son sujet de prédilection : le concept de plasticité et la possibilité d’une ontologie plastique. La plasticité désigne à la fois la capacité de « recevoir la forme (la terre glaise est plastique) et à donner la forme (comme dans les arts plastiques ou la chirurgie plastique) » (Catherine Malabou, Changer de différence, Le féminin et la question philosophique, Galilée : 2009, p.75.). À l’origine, Catherine Malabou a mis au jour ce concept dans la pensée de Georg Wilhelm Friedrich Hegel sur lequel elle a rédigé sa thèse, sous la direction de Jacques Derrida. Elle défend sa thèse en 1994 et deux ans plus tard, celle-ci est publiée sous le titre L’avenir de Hegel, plasticité, temporalité, dialectique. La préface de Jacques Derrida est intitulée « Le temps des adieux: Heidegger (lu par) Hegel (lu par) Malabou”. Le deuxième livre de Catherine Malabou publié en 1999, La contre-allée, est coécrit avec lui. Catherine Malabou réussit le concours de l’agrégation et enseigne à l’Université de Paris-Ouest Nanterre La Défense. Aujourd’hui, en plus de son poste à Kingston, Catherine Malabou est beaucoup sollicitée aux Etats-Unis où elle donne de nombreuses conférences et connaît une notoriété importante. Elle  a enseigné à l’université de Berkeley en Californie, de Buffalo dans l’État de New York et également à la New School for Social Research. Elle fait aussi partie de la European Graduate School, où elle assure un séminaire chaque été à Saas-Fee en Suisse.

Spécialiste de philosophie contemporaine française et allemande, Catherine Malabou porte un intérêt particulier à Hegel et à Heidegger mais aussi à Levinas et à Lévi-Strauss. L’influence de Jacques Derrida et de la déconstruction est évidente dans sa pensée, qui toutefois va s’en détacher profondément. La rencontre avec les neurosciences va fondamentalement marquer sa recherche et affirmer sa différence avec la déconstruction focalisée sur l’écriture. Dans Que faire de notre cerveau publié en 2004, Catherine Malabou ouvre une voie qui interpelle. Pour la première fois, une philosophe issue de la tradition continentale et non analytique s’intéresse et réfléchit aux enjeux posés par la découverte de la plasticité cérébrale. Elle y intègre les avancées les plus récentes de la neuroscience, adopte une position critique et s’interroge sur la possibilité d’une conscience du cerveau, d’un nouveau sujet plastique et de son rapport au capitalisme.

Catherine Malabou semble encore déconstructiviste dans sa manière de s’attaquer à des sujets philosophiques sensibles, comme celui de renouer un dialogue entre la philosophie traditionnelle et les sciences dures. Mais pour elle, aujourd’hui, le moment est venu de remplacer le schème de l’écriture de De la grammatologie par celui de la plasticité. En effet, comme elle l’explique dans La plasticité au soir de l’écriture, elle se propose de substituer aux schèmes du graphe et de la trace, le concept de la plasticité dont la portée et les enjeux sont résolument inscrits dans ceux de notre époque. La plasticité « prend la relève » et devient la « résistance de la différance à sa réduction graphique » (Ibid, p. 102). Dans Les nouveaux blessés : De Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains, publié en 2007, Malabou poursuit sa réflexion et s’intéresse aux pathologies cérébrales, plus particulièrement à la maladie d’Alzheimer. Elle noue un dialogue entre philosophie, psychanalyse et neurologie contemporaine et propose de montrer comment « l’événementialité cérébrale se substitue à l’événementialité sexuelle » (Catherine Malabou, Les nouveaux blessés, de Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains. Bayard : 2007, p. 20) dans les psychopathologies contemporaines. Elle propose également une nouvelle théorie du traumatisme et soutient l’hypothèse d’une plasticité destructrice. Dans son dernier livre Self and Emotional Life, Philosophy, Psychoanalysis, and Neuroscience, écrit avec Adrian Johnston, c’est à la faculté d’émerveillement que Malabou s’intéresse plus particulièrement, toujours à la croisée des disciplines.

Catherine Malabou interroge ainsi le lien entre la forme, la matérialité et le sens, et met en œuvre « un nouveau matérialisme » (Catherine Malabou, Que Faire de Notre Cerveau. Bayard : 2011, p.16). Lors d’une conférence donnée au Royal College of Art en février 2013 à Londres intitulée « An Eye at the Edge of Discourse », Catherine Malabou s’interroge et élabore un parallèle entre une performance artistique, The artist is present de Marina Abramovic, et ce que serait une performance en philosophie. Mettre en rapport la notion de plasticité, l’idée ou le discours, et une réalité matérielle, celle des connexions neuronales? N’est-ce pas en quelque sorte mettre en scène la philosophie ou justement déplacer sa limite : celle du discours? La notion de plasticité s’apparente à la fois à un discours théorique et à une réalité matérielle bien réelle. Comme l’indique Catherine Malabou, « les images plastiques (…) se déclinent comme autant de figures de l’auto-organisation – tendent à se substituer aux images graphiques» (Catherine Malabou, Changer de différence, Le féminin et la question philosophique. Galilée : 2009, p.70). C’est également dans son témoignage de « femme philosophe » que la notion de mise en scène apparaît.

En 2010, Malabou publie un livre coécrit avec Judith Butler, intitulé Sois mon corps. Les deux philosophes entreprennent une lecture croisée et interactive de Hegel dans La phénoménologie de l’Esprit, en particulier la dialectique de la domination et la servitude en tant qu’elle implique le corps. Ce dialogue entre une philosophe française et une philosophe américaine met en jeu leurs concepts respectifs de « plasticité » et de « performativité ». Elles semblent s’accorder pour dire que l’aspect le plus important de la réflexion n’est pas tant le concept que sa modalité, ou les contours de la rencontre. Nous nous réjouissons à la perspective de voir monter à nouveau sur la scène ensemble ces philosophes de la plasticité et de la performance dans le cadre de ce colloque.

En proposant la plasticité comme un nouveau paradigme philosophique et scientifique, Malabou nous montre que les anciens modèles – de l’écriture et de la trace chez les philosophes et du code génétique chez les scientifiques – n’ont plus de pertinence pour penser la modification ou l’interruption du système auquel nous sommes appelés à faire face actuellement. Une philosophie de la trace nous a permis de développer des réflexions sur la répétition et la différence (cf. Derrida et Deleuze, notamment), mais ne sert pas à accommoder les phénomènes de discontinuités propres, telles l’explosion ou la dégénération. Quant aux scientifiques, le code génétique ne suffit pas à expliquer les effets de l’environnement ou de l’expérience sur les modifications et les expressions de l’épigénome. Dans les deux cas, un nouveau modèle de plasticité, flexible et modifiable mais résistant, peut nous permettre de penser la perte de la trace et l’instabilité du discours au profit des actes. Subissant un déplacement du graphique au temporel, ce nouveau paradigme (qui est lui-même dynamique et donc plastique) résonne de multiples façons différentes de la transformation du discours philosophique en performance. Entre le comportement du génome, le fonctionnement de la technologie (“You can’t really draw a line between the mechanical and the messianic. This is also what is very interesting in the brain, and in the computer: somebody like Daniel Dennett now shows that a computer may be said to be plastic” Malabou, Catherine. « A Conversation with Catherine Malabou. » In JCRT. 9.1, 2008.), la souplesse de l’économie, l’élasticité du cerveau, et les pratiques de la scène, les réflexions de Malabou nous embarquent dans un voyage au bout des frontières où tous les chemins se croisent. [Auteurs : Maïté Marciano et Anna Street]

Bibliographie (parutions en français) :

  •  Malabou, Catherine et Judith Butler. Sois mon corps : Une lecture contemporaine de la domination et de la servitude chez Hegel. Bayard: 2010.
  • Malabou, Catherine et Xavier Emmanuelli. La grande exclusion : L’urgence sociale, symptôme et thérapeutique. Bayard: 2009.
  • Malabou, Catherine. Changer de différence : Le féminin et la question philosophique. Editions Galilée: 2009.
  • Malabou, Catherine. La chambre du milieu : De Hegel aux neurosciences. Hermann: 2009.
  • Malabou, Catherine. Ontologie de l’accident : Essai sur la plasticité destructrice. Léo Scheer : 2009.
  • Malabou, Catherine. Les nouveaux blessés : De Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains. Bayard : 2007.
  • Malabou, Catherine. La plasticité au soir de l’écriture : Dialectique, destruction, déconstruction. Léo Scheer: 2005.
  • Malabou, Catherine. Que faire de notre cerveau ? Bayard : 2004.
  • Malabou, Catherine. Le change Heidegger : du fantastique en philosophie. Léo Scheer : 2004.
  • Malabou, Catherine. Plasticité. Léo Scheer: 2000.
  • Malabou, Catherine et Jacques Derrida. La Contre-allée. Quinzaine littéraire, 1999.
  • Malabou, Catherine (Traductrice) et David Mills. Prothèse 1, Hamilton, 1970 – Berchtesgaden, 1929. Galilée: 1997.
  • Malabou, Catherine. L’Avenir de Hegel. Plasticité, temporalité, dialectique. J. Vrin: 1996.

Bibliographie (parutions en anglais) :

  • Malabou, Catherine and Adrian Johnston. Auto-affection and Emotional Life: Philosophy, Psychoanalysis and Neurobiology. Columbia University Press: À Paraître.
  • Malabou, Catherine and Steven Miller (Traducteur). The New Wounded: From Neurosis to Brain Damage. Fordham University Press: 2012.
  • Malabou, Catherine and Judith Butler. “You Be My Body for Me: Body, Shape, and Plasticity in Hegel’s Phenomenology of Spirit.” Dans Stephen Houlgate et Michael Baur, Eds. A Companion to Hegel. Blackwell Companions to Philosophy. Blackwell: 2011. Full-text PDF available online.
  • Malabou, Catherine and Carolyn Shread (Traductrice). Changing Difference: The Feminine and the Question of Philosophy. Polity: 2011.
  • Malabou, Catherine and Peter Skafish (Traducteur). The Heideegger Change: On the Fantastic in Philosophy. SUNY Press: 2011.
  • Malabou, Catherine and Carolyn Shread (Traductrice). Plasticity at the Dusk of Writing: Dialectic, Destruction, Deconstruction. Columbia University Press: 2009.
  • Malabou, Catherine. « Plasticity and Elasticity in Freud’s ‘Beyond the Pleasure Principle’. » Dans Parallax. Vol. 15:2, 2009, p. 41–52.
  • Malabou, Catherine and Sebastian Rand (Traducteur). What Should We Do with Our Brains? Fordham University Press: 2008.
  • Malabou, Catherine. “A Conversation with Catherine Malabou.” Dans Journal for Cultural and Religious Theory. Vol. 9, 2008, p. 1–13.
  • Malabou, Catherine. « The End of Writing? Grammatology and Plasticity, » Dans The European Legacy: Toward New Paradigms. Vol. 12, 2007, p. 431–441.
  • Malabou, Catherine. « An Eye at the Edge of Discourse. » Dans Communication Theory. Vol. 17, 2007, p. 16–25.
  • Malabou, Catherine. « Another Possibility. » Dans Research in Phenomenology. Vol. 36, 2006, p. 115–129.
  • Malabou, Catherine. The Form of an ‘I’. Dans John D. Caputo et Michael J. Scanlon, Eds. Augustine and Postmodernism: Confessions and Circumfessions. Indiana University Press: 2005.
  • Malabou, Catherine, Jacques Derrida, and David Wills (Traducteur). Counterpath: Traveling with Jacques Derrida. Stanford University Press: 2004.
  • Malabou, Catherine and Lisabeth During (Traductrice). The Future of Hegel: Plasticity, Temporality and Dialectic. Routledge: 2004.
  • Malabou, Catherine. « History and the Process of Mourning in Hegel and Freud. » Dans Radical Philosophy. Vol. 106, 2001, p. 15–20.
  • Malabou, Catherine. « Plastic Readings of Hegel. » Dans Bulletin of the Hegel Society of Great Britain. Vol. 41-42, 2000, p. 132–141.
  • Malabou, Catherine. « The Future of Hegel: Plasticity, Temporality, Dialectic. » Dans Hypatia. Vol. 15, 2000, p. 196-220.
  • Malabou, Catherine. Who’s Afraid of Hegelian Wolves? Dans Paul Patton, Ed. Deleuze: A Critical Reader. Wiley-Blackwell: 1997.

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Pour citer cet article : Anna Street, "Catherine Malabou et le concept de plasticité", Labo LAPS 2014. URL : http://tpp2014.com/catherine-malabou-le-concept-de-plasticite/

A propos de l'auteur : Anna Street

Anna Street est doctorante en cotutelle à l’Université de Paris IV-Sorbonne et à l’Université du Kent à Canterbury. Sa thèse étudie le rapport des développements philosophiques au théâtre européen de l’après-guerre, en examinant comment l’effondrement des idéologies a transformé non seulement les scènes de théâtre, mais aussi l’écriture de la philosophie. Membre de VALE et du Labo LAPS, elle est fondatrice du groupe Tragedy and Comedy: Genres of Dramatic Thought au sein de Performance Philosophy,