Avital Ronell, ou comment transformer la philosophie en performance artistique ?

AvitalNée à Prague, fille d’un couple de diplomates israéliens, l’arrière-plan culturel d’Avital Ronell apparaît d’emblée éclectique. La famille juive quitte alors Prague pour s’installer à Tel Aviv, puis à New York. Après avoir obtenu une licence de lettres à Middlebury College dans le Vermont, elle se rend à Berlin pour y étudier à l’Institut de sciences herméneutiques sous la direction de Jacob Taubes. Elle obtient un doctorat de l’université de Princeton grâce à une thèse sur Goethe, Kafka et Hölderlin. En 1979, elle rencontre Jacques Derrida et se lie d’amitié avec le philosophe. Elle traduira ses œuvres dans les années 1980, et co-animera avec lui un séminaire annuel sur la littérature et la philosophie à l’université de New York. Elle travaille également à l’université de Paris VIII avec Hélène Cixous. Profondément influencée par les théories déconstructionnistes, Avital Ronell, tout autant artiste de performance et universitaire éminente, se présente à la fois comme intellectuelle accomplie et anti-intellectuelle selon son éditrice Diane Davis. De 1984 à 1995, la philosophe enseigne à l’université de Berkeley en Californie, avant d’accepter un poste à l’université de New York en tant que Professeur titulaire à la faculté des Humanités, département de littérature comparée, anglaise et allemande. Ses recherches portent sur une grande variété de domaines : littérature, philosophie (et en particulier les théories de la déconstruction), psychanalyse, féminisme, technologie et médias, violence et traumatisme, et performance artistique… Résolument tournée vers l’Europe, elle a été amenée à travailler avec des grands penseurs de la philosophie française, parmi lesquels François Noudelmann, Philippe Lacoue-Labarthe, ou encore Jean-Luc Nancy. Elle intervient régulièrement à l’EGS (European Graduate School) à Saas-Fee en Suisse, où elle détient la chaire Jacques Derrida de philosophie et médias.

Philosophe inventive et audacieuse, elle est considérée comme l’une des figures de proue du déconstructionnisme aux Etats-Unis. Pour paraphraser Diane Davis, il se révèle tentant d’affirmer qu’elle promeut ce qu’outre-Atlantique on nomme la French theory dans un style proprement américain, tout en s’inscrivant dans un cadre allemand et observant une scrupulosité talmudique dans son travail des textes. Il manquerait cependant à un tel portrait une ironie décapante à l’endroit des conventions universitaires. En s’attachant à déplacer les champs traditionnels dévolus à la philosophie (ontologie, phénoménologie, métaphysique, éthique), Avital Ronell suscite de nouvelles problématiques et explore une variété de thématiques telles que la bêtise (dans Stupidity), les addictions (Addict : fixions et narcotextes), le téléphone (Telephone Book. Technologie, schizophrénie et langue électrique), le SIDA (Finitude Scores: Essays for the End of the Millenium), ou la pulsion proprement humaine à se mettre à l’épreuve (Test drive: la passion de l’épreuve).

Le corpus d’Avital Ronell ouvre des perspectives stimulantes dans l’étude de ce qui se passe sur la scène théâtrale contemporaine, comme lorsque dans ses entretiens avec Anne Dufourmantelle, elle s’intéresse à la manière dont la technologie redéfinit les contours d’un corps qu’elle qualifie de « post-humain », ou encore lorsqu’elle propose une réflexion sur l’écran de télévision (accessoire actuellement très utilisé au théâtre) ou sur le concept de spectralité. Si ses œuvres n’ont pas à proprement parler de valeur prescriptrice en ce qui concerne l’art dramatique, elles contribuent néanmoins à faire exploser les frontières traditionnelles entre les disciplines et à redéfinir ce qu’il en est de la théâtralité.

Avital Ronell ne propose pas un discours philosophique sur le phénomène théâtral : elle transforme la philosophie elle-même en performance artistique. Quand elle ne monte pas elle-même sur les planches (comme en 2010 à Berlin, pour la création théâtrale What was I thinking?), elle met en scène rien de moins que le langage dans ses textes, exploitant les ressources de la mise en page pour s’adonner au calligramme et à un mélange imprévisible entre texte écrit, dessin et utilisation pittoresque de la ponctuation. Dans Addict : fixions et narcotextes et Telephone Book. Technologie, schizophrénie et langue électrique, la matière textuelle se transforme en spectacle, voire en partition. Ronell fait advenir la pensée philosophique par le biais du théâtre. Dans Stupidity, elle combine des éléments biographiques (le récit d’un cours de Tai Chi à New York, où elle a pu faire l’expérience de se sentir stupide) avec des références aux grands auteurs et philosophes des canons américains et européens. Avital Ronell est une philosophe unique en son genre, qui tend vers une philosophie qui constituerait une « épreuve athlétique » et qui serait véritablement en acte. [Auteur : Julien Alliot]

 Bibliographie sélective (en langue anglaise)

  • Ronell, Avital. « Stormy Weather: Blues in Winter. » The New York Times. February 2, 2013.
  • Ronell, Avital. Loser Sons: Politics and Authority. Urbana: University of Illinois Press, 2012.
  • Ronell, Avital, Jacques Ranciere, Jean-Luc Nancy, Claire Denis, Alain Badiou, Jean-Christophe Bailly, Étienne Balibar.  “Save the Greeks from their Saviors!” Liberation. February 22, 2012. Translation into English by Anastazia Golemi and Drew S. Burk.
  • Ronell, Avital. « The Shock of Puberty. » European Graduate School Lecture, 2011.
  • Ronell, Avital. Fighting Theory: In Conversation with Anne Dufourmantelle (translated from French by Catherine Porter). Urbana: University of Illinois Press, 2010.
  • Ronell, Avital. « Have I Been Destroyed? Answering to Authority and the Politics of the Father. » Differences. Vol. 21, No. 1, 2010, p. 48.
  • Ronell, Avital. « Nietzsche Loves You: A Media-Technological Start-up. » Discourse. Vol. 31, No. 1-2, 2009, p. 161-179.
  • Ronell, Avital. « Untread and Untried: Nietzsche Reads Derridemocracy. » Diacritics. Vol. 38, No. 1, 2009, p. 158-171.
  • Ronell, Avital; Davis, Diane (ed.). The ÜberReader: Selected Works of Avital Ronell. Urbana: University of Illinois Press, 2008.
  • Ronell, Avital and Kac, Eduardo. Eduardo Kac & Avital Ronell: Life Extreme: An Illustrated Guide to New Life. Dis Voir, 2007.
  • Ronell, Avital (Editor) and Carla Harryman (Editor) and Amy Scholder (Editor). Lust for life: on the writings of Kathy Acker. Verso, 2006.
  • Ronell, Avital. « Surrender and the Ethically Binding Signature: On Johnson’s Reparative Process. » Differences. Vol. 17, No. 3, 2006, p. 129.
  • Ronell, Avital. The Test Drive. Urbana: University of Illinois Press, 2005.
  • Ronell, Avital. « Koan Practice or Taking Down the Test. » Parallax. Vol. 10, No. 1, 2004, p. 58-71.
  • Ronell, Avital. « The Testamentary Whimper. » The South Atlantic Quarterly. Vol. 103, No. 2/3, Spring/Summer 2004. p. 489-499.
  • Ronell, Avital. « Proving Grounds: On Nietzsche and the Test Drive. » MLN. Vol. 118, No. 3, April 2003. p. 653-669.
  • Ronell, Avital. « The Experimental Disposition: Nietzsche’s Discovery of America (Or, Why the Present Administration Sees Everything in Terms of a Test). » American Literary History. Vol. 15, No. 3, Autumn 2003, p. 560-574.
  • Ronell, Avital. « Special Topic: On Poetry – On the Misery of Theory without Poetry: Heidegger’s Reading of Holderlin’s « Andenken ». Publications of the Modern Language Association of America. Vol. 120, No. 1, 2005, p. 16.Ronell, Avital. Stupidity. Urbana: University of Illinois Press, 2002.
  • Ronell, Avital. « Testing Your Love, or, Breaking Up ». European Graduate School. Lecture by Avital Ronell. August 2002.
  • Ronell, Avital. « On the Unrelenting Creepiness of Childhood: Lyotard, Kid-Tested ». European Graduate School. Lecture by Avital Ronell. August 2001.
  • Ronell, Avital. « The Uninterrogated Question of Stupidity ». Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies8.2. Summer 1996, pp. 1-19.
  • Ronell, Avital. Finitude’s Score: Essays for the End of the Millennium (on War Technology, Medical Ethics, Philosophy and Literature). Lincoln: University of Nebraska Press, 1994.
  • Ronell, Avital. « Our Narcotic Modernity. » in: Verena Andermatt Conley (Editor) and Peter Andermatt (Editor). Rethinking Technologies. University of Minnesota Press. November 1993.
  • Ronell, Avital. « Support Our Tropes I: Reading Desert Storm. » in: Frederick M. Dolan and Thomas L. Dumm (Editor). Rhetorical Republic: Governing Representations in American Politics. University of Massachusetts Press. Amherst, September 1993, pp. 13-37.
  • Ronell, Avital. Crack Wars: Literature, Addiction, Mania. Lincoln: University of Nebraska Press, 1992.
  • Ronell, Avital. « Video/Television/Rodney King: Twelve Steps beyond the Pleasure Principle. » Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies 4.2. 1992, pp. 1-15.
  • Ronell, Avital. « Support Our Tropes II (Or Why in Cyburbia There Are a Lot of Cowboys). » in: Yale Journal of Criticism 5. Spring 1992
  • Ronell, Avital. « The Walking Switchboard. » Substance 61. 1990, pp. 75-94.
  • Ronell, Avital. « Namely, Eckerman. » Laurence A. Rickels (Editor). Looking After Nietzsche (Suny Studies in Intersection : Philosophy and Critical Theory). State University of New York Press, 1990.
  • Ronell, Avital. The Telephone Book: Technology, Schizophrenia, Electric Speech. Lincoln: University of Nebraska Press, 1989.
  • Ronell, Avital. « The Worst Neighborhoods of the Real: Philosophy-Telephone-Contamination. » Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies 1. 1989, pp. 125-145.
  • Ronell, Avital. « Starting from Scratch: Mastermix. » in: Socialist Review 18.2. 1988, pp. 73-85.
  • Ronell, Avital. « Goethezeit. » in: Smith, Joseph H. (Editor) and William Kerrigan (Editor). Taking Chances: Derrida, Psychoanalysis, and Literature (Psychiatry and the Humanities, Vol 7). Johns Hopkins University Press, 1988.
  • Ronell, Avital. « The Differends of Man. » Diacritics 19. Fall-Winter 1988, pp. 63-75.
  • Ronell, Avital. « The Sujet Suppositaire: Freud and the Rat Man. » Jonathan Culler. On Puns: The Foundation of Letters. Blackwell. 1988, pp. 115-139.
  • Ronell, Avital. « Hitting the Streets: Ecce Fama. » Stanford Italian Review 6. 1988, pp. 119-140.
  • Ronell, Avital. « Doing Kafka in the Castle: A Poetics of Desire. » Alan Udoff (Editor). Kafka and the Contemporary Critical Performance: Centenary Readings. Indiana University Press. Bloomington, 1987, pp. 214-235.
  • Ronell, Avital. Dictations: On Haunted Writing. Bloomington: Indiana University Press, 1986.
  • Ronell, Avital. « Street Talk. » Studies in Twentieth Century Literature 11, Fall 1986, pp. 105-131.
  • Ronell, Avital. « Taking it Philosophically: Torquato Tasso’s Women as Theorists. » MLN 100. April 1985, pp. 599-631.
  • Ronell, Avital. « Sutura Goethei: L’Articulations Freud-Goethe. » Cahiers Confrontation 12. Autumn 1984, pp. 131-140.
  • Ronell, Avital. « Queens of the Night: Nietzsche’s Antibodies. » Genre 16. Winter 1983, pp. 405-422.

Bibliographie sélective (en langue française):

  • Ronell, Avital, Jacques Ranciere, Jean-Luc Nancy, Claire Denis, Alain Badiou, Jean-Christophe Bailly, Étienne Balibar. Sauvons le peuple grec de ses sauveurs!, Liberation. February 22, 2012.
  • Ronell, Avital. Lignes de Front (traduit de l’anglais par Daniel Loayza). Paris: Stock, 2010.
  • Ronell, Avital. « L’indélicatesse d’un interminable fondu au noir. » Europe : Revue littéraire mensuelle. Vol. 88, No. 973, 2010.
  • Ronell, Avital. Test drive : la passion de l’épreuve (traduit de l’anglais par Christophe Jaquet). Paris: Stock, 2009.
  • Ronell, Avital and Marcel Detienne. « Chroniques – Sans Commentaire. » Commentaire. Vol. 32, No. 127, 2009, p. 765.
  • Ronell, Avital. Addict : fixions et narcotextes (traduit de l’anglais par Daniel Loayza). Paris: Bayard, 2009.
  • Ronell, Avital. « Ravages de l’impossible. » Europe : revue littéraire mensuelle. Vol. 86, No. 949, 2008, p. 274.
  • Ronell, Avital; Dufourmantelle, Anne. American philo : entretiens avec Anne Dufourmantelle. Paris: Stock, 2006.
  • Ronell, Avital. Telephone book : Technologie, schizophrénie et langue électrique (traduit de l’anglais par Daniel Loayza). Paris: Bayard, 2006.
  • Ronell, Avital. Stupidity (traduit de l’anglais par Céline Surprenant et Christophe Jaquet). Paris: Stock, 2006.

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Pour citer cet article : Julien Alliot, "Avital Ronell, ou comment transformer la philosophie en performance artistique ?", Labo LAPS 2014. URL : http://tpp2014.com/avital-ronell-ou-comment-transformer-la-philosophie-en-performance-artistique/

A propos de l'auteur : Julien Alliot

Julien Alliot est agrégé d’anglais, doctorant à l’Université Paris IV-Sorbonne, membre de VALE et du LAPS, actuellement professeur en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles au lycée Raspail de Paris. Sa thèse en cours, intitulée « La fête paradoxale : mettre en scène le sujet en crise de Samuel Beckett à Mike Leigh » tente d’articuler les multiples discours théoriques sur le phénomène festif avec sa représentation esthétique dans le théâtre britannique contemporain, afin de dégager les modalités d’une nouvelle mimesis propre à un sujet contemporain affecté par une crise protéiforme.